Le document qui suit n’est pas un exposé de nos croyances doctrinales, mais une déclaration d’intention qui porte sur la manière dont nous envisageons de nous acquitter du ministère chrétien et d’interagir avec notre culture, en toute fidélité biblique et théologique.
A. Comment devrions-nous réagir face à la crise culturelle de la vérité dans nos sociétés postmodernes ? (La question épistémologique)
Depuis le siècle des Lumières, il était largement admis que la vérité, exprimée par des mots qui correspondent substantiellement à la réalité, existe réellement et qu’elle peut être connue. Les penseurs des Lumières considéraient que la raison humaine est capable de connaître objectivement la vérité de façon autonome. Plus récemment, des penseurs postmodernes ont remis en cause ces assertions, prétendant que nous ne sommes pas objectifs dans notre recherche de la vérité, mais que nous interprétons l’information à travers le filtre de nos expériences personnelles, de nos centres d’intérêt, de nos émotions, de nos préjugés culturels, des limites du langage, et des communautés auxquelles nous appartenons. Selon le postmodernisme, toute prétention à l’objectivité est arrogante et aboutit inévitablement à des conflits entre les communautés qui partagent des opinions différentes sur la question de la vérité. Cette arrogance expliquerait d’ailleurs en partie bon nombre des injustices et des guerres qui ont marqué notre ère moderne. Toutefois, la réponse postmoderne aux Lumières présente un autre danger. En effet, ses défenseurs les plus ardents, qui refusent l’idée que l’on puisse connaître objectivement la vérité, proposent un pluralisme subjectif qu’ils considèrent plus humble et « tolérant », et qui inclut une grande diversité d’opinions. Cependant, un tel pluralisme ressemble à un terrain marécageux sur lequel il est impossible de fonder solidement « la foi transmise aux saints une fois pour toutes ». Dans cette optique postmoderne, il n’y a pas de place pour la vérité correspondant à la réalité ; il n’y a plus qu’un éventail de vérités façonnées de façon subjective. Comment devons-nous réagir face à cette crise culturelle de la vérité dans nos sociétés postmodernes ?
B. Comment devrions-nous lire la Bible ? (La question herméneutique)
C. Quels rapports l’Église doit-elle entretenir avec la culture ambiante ? (La question de la contextualisation)
D. En quoi l’Évangile est-il unique ?
L’Évangile remplit les chrétiens d’humilité et d’espérance, de douceur et de hardiesse, et ce, de façon unique. L’Évangile biblique se distingue autant des religions traditionnelles que de l’esprit séculier. Les religions opèrent selon le principe : « J’obéis, c’est pourquoi Dieu m’accepte » ; l’Évangile suit un principe diamétralement opposé : « Dieu m’a accepté en Christ, c’est pourquoi j’obéis ». L’Évangile diffère donc à la fois de l’irréligion et de la religion. On peut chercher à être son propre « sauveur et seigneur » en enfreignant la loi de Dieu, mais également en observant la loi pour mériter son salut.
L’irréligion et l’esprit séculier tendent à accentuer « l’estime de soi », qui est une affirmation de la personne dénuée d’esprit critique ; à l’opposé, la religion et le moralisme écrasent l’individu sous une culpabilité qui résulte de l’imposition de normes éthiques impossibles à respecter. L’Évangile, quant à lui, nous humilie et nous élève en même temps, puisque, en Christ, chacun de nous est simultanément juste et encore pécheur. Nous sommes à la fois plus corrompus et pécheurs que nous ne pourrions jamais le croire, et plus aimés et acceptés que nous ne pourrions jamais l’espérer.
L’esprit séculier tend à rendre les gens égoïstes et individualistes. La religion et la moralité incitent à former des groupes d’appartenance et à les rendre imbus de leur propre justice face aux autres groupes (puisqu’ils pensent avoir acquis le salut grâce à leurs propres efforts). Au contraire, l’Évangile de la grâce, centré sur un homme qui est mort pour nous alors que nous étions encore ses ennemis, enlève toute propre justice et tout égoïsme ; il nous incite à nous mettre au service des autres pour l’épanouissement temporel de tous, en particulier des pauvres, et pour leur salut. Il nous pousse à servir autrui indépendamment de ses mérites, de la même manière que Christ est venu pour nous servir (Mc 10.45).
L’esprit séculier aussi bien que la religion amènent les gens à se conformer à certaines règles de comportement, soit par motif de crainte (des conséquences du non-respect de ces règles), soit par motif d’orgueil (dans le désir de se valoriser). À l’inverse, l’Évangile incite les gens à la sainteté et au service par motif de reconnaissance joyeuse pour la grâce reçue, et par amour pour la gloire de Dieu, pour ce que Dieu est en lui-même.
E. Qu’est-ce qu’un ministère centré sur l’Évangile ?
Il se caractérise par :
1. Un culte en commun qui favorise l’adoration véritable.
L’Évangile change notre relation avec Dieu ; d’abord marquée par l’hostilité ou la servilité, notre relation avec Dieu est transformée en intimité et en joie. C’est pourquoi la dynamique essentielle d’un ministère centré sur l’Évangile privilégie l’adoration et la prière fervente. Lors de son culte en commun, le peuple de Dieu est touché par l’expérience unique qu’il fait de la grandeur et de la beauté de Dieu ; en retour, il donne gloire à Dieu et lui adresse la louange qui lui est due. Le culte en commun s’articule autour du ministère de la Parole. La prédication devrait expliquer le texte de l’Écriture et l’appliquer à la vie des auditeurs (« prédication textuelle »), et elle devrait être centrée sur le Christ (c’est-à-dire démontrer que tous les thèmes bibliques culminent en Christ et dans son œuvre de salut). Cependant, le but ultime de la prédication n’est pas simplement d’enseigner, mais encore de conduire les auditeurs à une adoration, individuelle et collective, qui fortifie leur être intérieur et les encourage à faire la volonté de Dieu.
2. Une efficacité dans l’annonce de l’Évangile.
Puisque l’Évangile (contrairement au moralisme religieux) engendre des personnes qui ne méprisent pas ceux qui ne partagent pas leurs idées, une Église vraiment centrée sur l’Évangile devrait être remplie de membres qui répondent avec grâce aux espoirs et aux aspirations des gens en leur présentant le Christ et son œuvre de salut. Nous cultivons la vision d’une Église qui recherche la conversion des riches comme des pauvres, des gens instruits ou non, des hommes et des femmes, âgés ou jeunes, mariés ou célibataires, et de toutes les races. Nous espérons gagner les gens irréligieux et postmodernes, aussi bien que les personnes religieuses et attachées aux traditions. À cause de l’attrait qu’exerce sa communauté et de l’humilité de ses membres, une Église centrée sur l’Évangile devrait compter en son sein des personnes qui explorent le christianisme et qui cherchent à le comprendre. Elle doit les accueillir de centaines de façons différentes. Elle ne cherchera pas à les mettre à l’aise à tout prix ; en revanche, elle fera tout pour rendre son message compréhensible. De plus, les Églises centrées sur l’Évangile considéreront l’implantation d’Églises comme l’un des moyens d’évangélisation les plus efficaces.
3. Une communauté contre-culturelle.
Parce que l’Évangile supprime aussi bien la crainte que l’orgueil, des personnes jadis incapables de s’entendre en dehors de l’Église devraient pouvoir vivre en harmonie dans l’Église. Parce qu’il oriente notre regard vers un homme qui est mort pour ses ennemis, l’Évangile crée des liens de service plutôt que d’égoïsme. Parce que l’Évangile nous appelle à la sainteté, les membres du peuple de Dieu entretiennent entre eux, dans l’amour, des rapports de responsabilité et de discipline mutuelles. L’Évangile crée donc une communauté humaine radicalement différente de n’importe quelle société qui l’entoure.
Concernant les questions sexuelles, l’Église devrait éviter à la fois le piège de la société profane, qui idolâtre le sexe, et celui de la société traditionnelle, qui en a peur. C’est parce que l’Église est une communauté d’amour et de bienveillance pratique qu’elle exige le respect des normes bibliques de pureté sexuelle pour ses membres. Elle enseigne à ses membres de conformer leur être physique aux exigences de l’Évangile : la fidélité et la joie au sein du mariage hétérosexuel ; l’abstinence sexuelle en dehors du mariage.
Concernant la famille, l’Église devrait insister sur la vertu du mariage entre un homme et une femme, et appeler les conjoints à servir Dieu en reflétant son amour par une alliance de loyauté à vie et en enseignant les voies de Dieu à leurs enfants. L’Église doit aussi insister sur la vertu du service du Christ dans le cadre du célibat, temporaire ou permanent. L’Église doit être une communauté et une famille compatissante pour toutes les personnes qui souffrent des conséquences de la déchéance de notre sexualité humaine.
Concernant l’argent, les membres de l’Église devraient adopter le principe radical du partage économique afin qu’il n’y ait « parmi eux aucun indigent » (Ac 4.34). Ce partage doit également s’exercer dans un cadre plus large : pour promouvoir la justice sociale, les membres de l’Église devraient pratiquer une générosité radicale en matière de temps, d’argent, de soutien personnel et d’accueil, et ce, envers les pauvres, les opprimés, les immigrants et les individus économiquement ou physiquement vulnérables.
Concernant le pouvoir, l’Église prône visiblement le partage du pouvoir et l’établissement de relations entre les races, les classes et les générations qui sont éloignées et étrangères en dehors du corps de Christ. La preuve évidente de cet engagement se voit dans le fait que nos Églises accueillent de plus en plus de gens de toutes les races et de toutes les cultures. Chaque Église devrait s’efforcer de refléter la diversité de son environnement géographique local, aussi bien dans la composition de l’assemblée que dans celle de son équipe dirigeante.
4. L’intégration de la foi et du travail.
La bonne nouvelle de la Bible ne concerne pas seulement le pardon individuel, mais également le renouvellement de toute la création. Dieu a placé l’être humain dans le jardin afin qu’il prenne soin du monde matériel à sa gloire et en vue de mettre en valeur la nature et la communauté humaine. L’Esprit de Dieu ne se contente pas de convertir des individus (Jn 16.8), mais il renouvelle et cultive aussi la face de la terre (Gn 1.2 ; Ps 104.30). Par conséquent, les chrétiens glorifient Dieu non seulement par le ministère de la Parole, mais également par l’exercice de leurs professions et métiers (dans le domaine de l’agriculture, des arts, des affaires, du gouvernement, de la recherche, etc.) ; toutes ces activités sont pour la gloire de Dieu et pour le bien de la société. Beaucoup trop de chrétiens ont appris à déconnecter leurs croyances bibliques de leur façon d’exercer leur métier. L’Évangile est alors perçu comme un moyen de trouver la paix individuelle, mais non comme le fondement d’une nouvelle vision du monde, c’est-à-dire d’une interprétation globale de la réalité qui détermine tout ce que nous faisons. Or, nous avons la vision d’une Église qui prépare ses membres à vivre les implications de l’Évangile dans la sphère professionnelle – dans le domaine du travail manuel, de l’informatique, de la santé, des arts, des affaires, des médias, du divertissement, de la recherche scientifique, etc. Une telle Église ne se contente pas de soutenir l’engagement des chrétiens dans la culture, mais elle les aide, dans leurs métiers et professions, à viser l’excellence, à se conduire d’une façon distincte des non chrétiens, et à agir de manière responsable. Développer des environnements professionnels qui soient humains, empreints de créativité et marqués par l’excellence, c’est apporter à la création de Dieu, en vertu de notre compréhension de l’Évangile, une certaine mesure de guérison, par la puissance de l’Esprit. L’expression de la joie, de l’espérance et de la vérité chrétiennes dans le domaine des arts fait également partie de cette œuvre de guérison. Nous faisons tout cela parce que l’Évangile de Dieu nous y pousse, tout en reconnaissant que la restauration finale de toutes choses attend le retour personnel et corporel du Seigneur Jésus-Christ (Confession de foi, article 13).
5. La pratique de la justice et de la miséricorde.
Dieu a créé le corps et l’âme, et la résurrection de Jésus montre qu’il rachètera l’être humain dans sa double dimension spirituelle et matérielle. C’est pourquoi Dieu ne s’intéresse pas seulement au salut des âmes, mais également à la lutte contre la pauvreté, la faim et l’injustice. L’Évangile ouvre nos yeux sur le fait que toutes nos richesses (même celles pour lesquelles nous avons travaillé dur) sont en tout état de cause des dons immérités de Dieu. C’est pourquoi la personne qui ne donne pas généreusement de ses richesses aux autres fait non seulement preuve d’un manque de compassion mais se révèle injuste. Le Christ a gagné notre salut en perdant sa vie, a manifesté sa puissance dans la faiblesse et le service, s’est enrichi en s’appauvrissant. Ceux qui reçoivent son salut ne sont pas ceux qui sont forts et sûrs d’eux-mêmes, mais ceux qui admettent leur pauvreté et leur état de perdition. Nous ne pouvons pas simplement jeter un regard sur le pauvre et l’opprimé et leur dire avec dureté de se sortir eux-mêmes de leurs difficultés. Ce n’est pas ainsi que Jésus a agi avec nous. L’Évangile remplace l’esprit de supériorité à l’égard du pauvre par la miséricorde et la compassion. Au plan local, les Églises chrétiennes doivent œuvrer avec un esprit de service, en vue de la justice et de la paix, alors même qu’elles appellent les gens à se convertir et à naître de nouveau. Nous devons agir en vue du bien éternel et du bien commun et montrer à ceux qui nous entourent que nous les aimons en nous sacrifiant pour eux, qu’ils deviennent croyants ou non. L’indifférence à l’égard du pauvre et du défavorisé signifie que nous n’avons pas vraiment compris que nous avons été sauvés par pure grâce.
Conclusion
Cette forme de ministère, que nous avons exposée à grands traits, ne se rencontre pas fréquemment. Nombre d’Églises qui orientent leur ministère en fonction des personnes en recherche (« seeker-driven ») aident quantité de personnes à trouver le Christ. Bon nombre d’Églises participent activement à la culture au moyen de l’activisme politique. Il existe également un mouvement charismatique en pleine expansion dont l’accent passionné porte sur l’expression glorieuse et ardente de l’adoration lors des cultes. Beaucoup d’assemblées, grandement soucieuses de rigueur doctrinale et de pureté morale, déploient des d’efforts considérables pour se séparer du monde. On compte également de nombreuses Églises qui ont choisi de s’engager de manière radicale en faveur des pauvres et des marginaux.
Cependant, nous ne rencontrons pas assez d’Églises qui incarnent individuellement cet équilibre complet, inspiré de l’Évangile, qui permet une démarche d’ensemble telle que nous l’avons esquissée ici. Il est vrai que l’on voit, par la grâce de Dieu, un nombre encourageant de points lumineux dans l’Église; cependant, nous ne décelons pas encore un mouvement de vaste amplitude qui met en avant ce ministère véritablement centré sur l’Évangile. Nous croyons que l’équilibre que nous exposons ici donnera naissance à des Églises caractérisées par une prédication engageante et profonde quant à son contenu théologique, une évangélisation et une apologétique dynamiques ; il favorisera aussi la croissance des Églises et l’implantation de nouvelles Églises. Celles-ci insisteront sur la repentance, le renouvellement personnel et une vie sainte. Parallèlement, dans les mêmes assemblées, on notera une participation aux structures sociales de la vie courante et à la culture en général – dans le domaine des arts, des affaires, de la recherche et des gouvernements. Tous les membres des Églises seront appelés à constituer une communauté chrétienne percutante, à partager leurs richesses et leurs ressources, à faire de la place pour les pauvres et les laissés-pour-compte. Toutes ces priorités se combineront harmonieusement et se renforceront mutuellement dans chaque Église locale.
Qu’est-ce qui pourrait amorcer un mouvement croissant d’Églises centrées sur l’Évangile ? La réponse par excellence est évidente : il faut que, pour sa propre gloire, Dieu lui-même suscite un réveil spirituel en réponse à la prière fervente, insistante et constante de son peuple. Cela dit, nous croyons aussi qu’il existe des étapes préliminaires à franchir. Nous pouvons nous attendre à de grandes choses si nous nous mettons d’accord sur la nature de la vérité, sur la meilleure manière de lire la Bible, sur nos liens avec la culture, sur le contenu de l’Évangile et sur ce qui doit constituer un ministère véritablement centré sur l’Évangile. Nous sommes convaincus que de tels engagements nous pousseront avec une nouvelle ardeur vers l’Écriture, vers le Christ de l’Écriture, vers l’Évangile du Christ, et que nous pourrons alors voir se développer dans nos Églises, par la grâce de Dieu, notre capacité à « marcher droit selon la vérité de l’Évangile » (Ga 2.14). Nous avons honte de nos péchés et de nos manquements, nous sommes infiniment reconnaissants pour le pardon obtenu, et nous désirons ardemment redécouvrir la gloire de Dieu et ressembler à son Fils.
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1 NDLR : La prédication dite textuelle (ou exégétique) est celle qui s’appuie explicitement sur le texte biblique et qui le met en avant en l’expliquant et en l’appliquant. Elle porte souvent (mais pas toujours) sur un texte biblique principal (des textes secondaires peuvent également être évoqués). Elle se présente parfois (mais pas toujours) dans le cadre d’une série de messages à partir d’un même livre biblique.